Notre « personnage » du jour nous donne une carte de visite sans nom de société. N'y figure que
son nom : Drotos Laszlo. Il nous rejoint au siège de l'Alliance française, qui pour nous accueillir
s'est transformée en ex comité central interne des chantiers Lénine... Nous nous retrouvons
installés dans la grande salle de réunion face aux derniers dirigeants des « Lenin kohaszati
Muvek ». Drotos Laszlo, cheveux gris lissés vers l'arrière, costume et lunettes modèles années 80,
présente la panoplie du parfait apparatchik. A ses côtés, deux de ses anciens bras droits :
Majkut Albert, 80 ans, l'œil vif et la mine méfiante, et une femme, Istvanné Erzsébet, la soixantaine,
élégante. Les adjoints n'avaient pas prévus de se retrouver à discuter du vieux temps avec des
journalistes français et se montrent d'abord un peu tendus.
Leur langue de bois est coulée dans le bronze. Mais au bout d'un quart d'heure, il devient
impossible d'arrêter le plus ancien et ses souvenirs d'ingénieur métallo qui galopent à la surface.
Une explosion dans un haut fourneau qui fit trois morts, sa mission de tout reconstruire le plus
rapidement possible en s'aidant du retour « volontaire » de vacances de quelques ouvriers...
Albert Majkut nous explique les raisons de l'explosion des hauts fourneaux : « la meilleure
matière partait pour l'export à l'Ouest pour obtenir des devises et nous on récupérait du minerai
de mauvaise qualité ! Et s'il y avait une telle solidarité entre ouvriers pour aider au redémarrage
des hauts fourneaux, c'est surtout parce qu'il en allait de leur sécurité future à tous ». Drotos
Laszlo le coupe de temps en temps, comme sans doute au temps où il était son supérieur hiérarchique,
mais Albert ne se laisse pas perturber. Il repart à la charge. Sur le coup, je ne percute pas et
ne relance pas. Est-ce qu'il se serait permis une telle critique il y a 25 ans ?... Dans tous les
cas, nous sommes contents d'avoir fait sa rencontre. C'est encore lui qui nous offre le plus beau
passage de l'entretien lorsqu'il avoue avoir pleuré à la fermeture du dernier haut fourneau en1996,
après une lente descente en enfer. Il fit de sa tristesse un poème, qu'il nous récite...

Extrait sonore de Majkut Albert, parti à la retraite en 1989, ayant assisté en 1995 à la fin de l'activité du dernier haut fourneau de la ville
Après une heure de « comité central », nous entamons une visite sur le terrain. A l'entrée de l'ancien
complexe militaro-industriel, Drotos Lazlo a juste besoin de saluer les gardiens pour que la barrière
se lève. C'est lui qui joue les guides pour aller à la rencontre des jeunes à skate ou vélo. Ils ne
le connaissent pas mais il est ravi de nous montrer que les friches ont laissé place à de nouvelles
activités, même si celles-ci ne créent pas d'emploi. Il a d'ailleurs fondé récemment une association
pour la sauvegarde du patrimoine industriel dans la région.
Un peu plus loin, notre « guide » sort de sa poche un énorme jeu de clefs : « certaines serrures
n'ont pas été changées » glisse-t-il avec un demi sourire en coin. Le hangar choisi est vacant depuis
peu. « Il est à louer, pas cher du tout ». A l'intérieur, Jean-François, qui photographie pourtant
des friches industrielles depuis des années, reste bouche bée face à cette merveille d'atelier de la
fin du 19 ème : vieilles poutres métalliques aux peintures un peu décaties, charpente en bois en parfait
état. Nous avons le sentiment d'entrer dans une friche-cathédrale que les ouvriers auraient quittée
la veille : ceux de l'empire austro-hongrois, ceux des régimes socialistes, et ceux de la transition
démocratique. Mais seuls les murs sont toujours là. En silence.
Nous reprenons la voiture pour atteindre le cœur de l'usine, du moins ce qu'il en reste...
Nous roulons sur de vieux rails qui partaient des ateliers de maintenance avant de déboucher
sur d'immenses hangars en béton. A droite, ce qui subsiste du dernier haut fourneau, un tas de
gravas. À gauche, des portiques en ruine. A l'intérieur des bâtiments, le sol est couvert de pièces
toutes rouillées, originellement destinées aux voies de chemin de fer. Au volant de sa voiture,
Drotos Lazlo a perdu son sourire. Il se souvient que le site avait meilleure mine après les bombardements
de 44, il se souvient aussi comment tout s'est achevé pour lui en 1989, quelques mois avant les
changements politiques, arrêté sur ordre de ses médecins qui lui prédisaient une place au cimetière
s'il ne renonçait pas à ses fonctions. Il repense aussi à son prédécesseur qui avait mis fin à ses
jours car dès le début des années 80 on savait bien ce qui se passait à l'Ouest dans la sidérurgie
et car le bloc de l'Est se fissurait déjà de toutes parts au niveau économique...

Extrait sonore sur la fin des chantiers « Lenin Kohaszati Muvek » avec Drotos Laszlo
La visite s'achève devant l'ancien siège de la direction des chantiers, où se sont installés à partir de 1989 les nombreux propriétaires successifs. C'est cette grande bâtisse qu'ont quittée les derniers patrons ukrainiens quelques semaines plus tôt. Nous rencontrons là une jeune anthropologue de l'université de Miskolc, spécialiste de la condition ouvrière, qui cherche depuis des années des documents relatifs à la période communiste : des archives souvent égarées, mal classées dans les bibliothèques ou passées à la broyeuse pour cause de secret défense. Judith Dobak est persuadée qu'il reste pas mal de cartons entassés dans le grenier et la cave. Malheureusement, le site est désormais sous la responsabilité du fisc hongrois. Interdiction d'entrer. Deux gardiens, dont l'un en treillis militaire, avancent vers nous.

Extrait sonore : échange entre les gardiens du siège des ex chantiers Lénine et la chercheuse Judith Dobak
Durant l'entretien Drotos Laslo s'approche légèrement de Judith en faisant mine de ne pas écouter. Vieux réflexe ? … Il poursuit sa conversation avec nous. Il a envie de nous parler de son rôle politique. A la fin des années 80, il était secrétaire général du parti communiste hongrois pour la région de Miskolc. La ville était encore la deuxième ville du pays et lui l'un des hommes les plus puissants de Hongrie. « J'étais très estimé par les dirigeants de Budapest et donc on me laissait tranquille ici ». Il ne cache pas la fonction sécuritaire liée à son statut : « Oui il y avait évidemment de la surveillance à l'intérieur et je recevais pas mal de rapports, on fabriquait quand même des armes lourdes... ». Regardant Judith, il nous parle des archives : « Elles sont entreposées n'importe comment dans les bibliothèques et il vaudrait mieux que je publie mes mémoires un jour ». Fin de l'entretien. Judith confirme qu'il est très difficile encore aujourd'hui de faire parler les anciens ouvriers et a fortiori leurs ex-patrons, qu'il s'agisse de cette période si sensible de la fin des années 80 en Hongrie ou même de la transition démocratique, où les ouvriers au chômage ont vu certaines figures politiques et économiques faire fortune très rapidement...
Raymond Lardellier est le directeur de la petite section de l'Alliance française à Miskolc. Il est arrivé dans les mois qui ont précédé la chute du mur. Marié avec une Hongroise, il n'en est jamais reparti.

Extrait sonore du directeur de l'Alliance française déjà à Miskolc lors de l'effondrement du bloc de l'Est