Nadbuzanskie zaklady garbarskie, la tannerie d'Etat de Wlodawa, est devenue un entrepôt de recyclage
de cartons. Impossible d'y accéder directement. Mais juste à côté se trouve encore un tanneur privé,
l'un des derniers du pays, qui est ouvert au public et bénéficie d'un accès à l'ancien bâtiment de
traitement des eaux usées avec son bassin de décantation à l'abandon. L'ensemble est bien rouillé et
sans aucun doute très pollué. Andrej fabrique des manteaux en cuir et fourrures qu'il est fier de
nous présenter. L'atelier de traitement des cuirs est à l'arrêt en cette fin de journée. Son patron
nous raconte qu'il était déjà là sous Jaruzelski, le dernier chef de l'Etat polonais communiste.
Sa petite PME privée n'entrait pas en concurrence avec le grand voisin étatique : « Nous n'étions
pas sur les mêmes produits », déclare Andrej, victime aujourd'hui de la concurrence asiatique bien
que les salaires soient dans cette région parmi les plus bas de Pologne. Andrej s'en sort grâce à
quelques contrats. Il nous montre un joli stock de peaux avec leur laine de mouton haut de gamme :
« Elles viennent du Colorado aux Etats-Unis et vous savez pour quelle utilisation ? On fabrique les
chapskas russes et les cols des costumes de l'armée de Poutine ! » Inattendu clin d'œil à l'histoire...
Teresa nous conduit ensuite chez Lucyna et sa sœur Krystyna. Elles fabriquaient des sacs, des
ceintures en cuir pour la tannerie d'Etat dans les années 80 puis, suite à la chute du mur, ont
vu débarquer des repreneurs privés qui ont fini par jeter l'éponge au début des années 2000 après
plusieurs charrettes de licenciements.
Nous sommes accueillis dans l'appartement de Lucyna, qu'elle ne fréquente que quelques semaines
par an. Un logement qu'elle et son mari ont dû acheter lors de la privatisation de la tannerie
pour éviter d'en être délogés : Avant 1989, il ne fallait payer qu'un modeste loyer, la caution
sociale, contribution pour les installations sanitaires et l'eau.
Lucyna et Krystyna ont la cinquantaine dynamique. Veste et pantalon en toile de jean pour Krystyna.
Cela fait cinq ans qu'elles ne sont plus ouvrières. La fermeture de l'usine les a conduites en Italie
dans des maisons de retraite, huit mois par an. Elles ne s'en plaignent pas. Le mari de Lucyna
travaille en Allemagne, toujours dans la maroquinerie. Ils se voient pour les vacances. C'est lui
qui a confectionné le sac noir en cuir qu'elle va nous chercher dans la chambre. Nous en venons
aux souvenirs du temps de la tannerie. Les deux sœurs racontent leurs relatives bonnes conditions
de travail de l'époque communiste, leurs vacances payées et choisies par le comité d'entreprise
à Cuba, photos à l'appui. Et puis au détour d'une question sur le 9 novembre 1989 à Wlodawa : «
c'était tranquille car ici nous n'étions ni réprimés ni internés ».
Extrait sonore de Lucyna sur le changement d'époque dans la tannerie de Wlodawa, avant, pendant et après le 9 novembre 1989
Aldon Dzieciol n'a pas pu nous accompagner sur le site de la Tannerie mais nous le rejoignons
en toute fin de soirée chez lui. Sa maison est cossue mais sans grandiloquence. Aldon est le
dernier directeur de la tannerie de Wlodawa dans sa version entreprise socialiste d'Etat.
La poignée de main est ferme et chaleureuse. A peine entrés dans le séjour nous avons droit
à un chant d'amour pour la France, d'autant plus surprenant qu'Aldon ne parle que quelques
mots de français. Il le regrette et nous explique que son père, lui, le maîtrisait parfaitement.
Un père paysan qui a émigré dans les années 30 pour nourrir sa famille, en direction des mines
de la région lensoise, qu'il creusera durant huit années. Un père redoutant de voir ses terres
saisies après-guerre par le pouvoir communiste à Varsovie et qui menaçait son fils de lui
crever les yeux s'il prenait sa carte du Parti Communiste. C'est grâce à ces années françaises
et aux indemnités versées mensuellement à la suite d'un accident que «[la] mère a pu bénéficier
d'un complément de retraite très appréciable jusqu'à la fin de sa vie ». « Il faut fêter tout
cela », dit-il en attrapant une bouteille de vodka et du jus de pomme.
J'avais hâte d'entendre son histoire, celle d'un patron rouge du temps du bloc de l'Est.
En fait, Aldon ne l'était pas vraiment, pas du tout même. S'il avait pris sa carte, c'était
par obligation. Et ses yeux voient toujours bien clair. Nous restons près de deux heures.
Captivés. Et heureusement nous ne conduisons pas au retour...
L'ancien fonctionnaire-tanneur commence par nous conter sa passion pour le Bug, rivière la
plus orientale de l'Union Européenne, qu'il aime tant descendre en kayak et dans laquelle
il pêche si souvent. « Et la qualité de l'eau alors ? la réputation des tanneries industrielles
est déplorable et celle de Wlodawa était à deux pas de la berge ! ». Aldon nous regarde fixement,
sourit légèrement et suggère d'aller vérifier les tests pratiqués régulièrement. « L'eau est
d'une qualité irréprochable ». Ce miracle s'expliquerait par les prélèvements d'eau potable de
Varsovie qui étaient et sont toujours effectués dans le Bug tout près d'ici. « Cela m'a permis
d'être le premier à obtenir les moyens financiers et matériels d'empêcher des rejets toxiques.
J'ai obtenu également le raccordement à l'usine de traitement des eaux usées de la ville,
modernisée pour l'occasion. Les communistes au pouvoir ne pouvaient se permettre un scandale
sur l'eau potable ! En revanche, le bassin de décantation et la petite station de traitement
des eaux usées à l'abandon que vous avez vus à l'arrière de l'usine sont effectivement très
pollués. Mais c'était inévitable au vu de notre activité ».
Aldon a gravi tous les étages de son entreprise, multiplié les séjours en Europe, signé des
contrats de sous-traitance avec entre autres une grande marque de haute-couture française,
avant d'être congédié dans le mois qui a suivi la chute du mur de Berlin... et d'être rappelé
en 1992 par l'actionnaire principal de la tannerie devenue société anonyme. Sa mission :
jouer les pompiers de service et assurer la transition managériale.

Extrait sonore d'un patron pamphlétaire sous les communistes, écologiste avant l'heure puis poète humaniste critique du capitalisme
Aldon Dzieciol est une exception à la règle. En général, les cadres dirigeants communistes des entreprises polonaises suivaient un parcours plus politisé et moins technique. Les ouvriers les plus motivés et les plus appréciés de leur hiérarchie étaient envoyés en formation continue. C'est ce que nous raconte Teresa Buczek, notre traductrice professeur de français de Wlodawa.

Extrait sonore Teresa
Dernier rendez-vous avant le départ pour la République Tchèque. Marek est psychologue de formation, installé à Wlodawa depuis 1989. Son travail ne le conduit pas à travailler sur les conséquences psychologiques des changements politiques et économiques radicaux de ces deux dernières décennies mais il les perçoit de manière empirique tous les matins en allant simplement au travail.

Extrait sonore de Marek sur une petite ville qui en 20 ans « a perdu son âme et ses jeunes »
Hors micro, Marek nous confie que sa formation de psychologue scolaire n'étant pas en vogue au
début des années 90, il avait dû accepter une proposition de son supérieur : suivre une formation
d'enseignant de « préparation à la défense nationale pour les élèves de lycée ». Il avait pourtant
été exempté du service militaire pour deux raisons : sa santé fragile et le fait qu'il se proclamait
pacifiste acharné. Cette expérience lui permit de faire la connaissance d'anciens militaires du régime
communiste de Jaruzelski, eux aussi en pleine tentative de reconversion. « Très rapidement mes camarades
de promotion furent charmants avec moi. Je me disais que c'était parce que j'étais le seul civil.
Pourtant justement je n'étais pas très bon camarade, je ne buvais pas. J'ai eu droit à toutes sortes
d'attention. Voyant que je n'étais pas très doué pour le maniement des armes, on me proposa même de
signer la feuille de présence à ma place si je voulais déserter une séance de tirs. Le jour de la remise
des diplômes, lors d'une soirée très arrosée, un ancien chef d'état major en fin de reconversion vient me
voir et me dit :
- Franchement Marek, c'est quoi ton vrai métier ?
- Psychologue.
- Oui mais vraiment ?
- Je suis civil, un vrai civil, enseignant.
Là , l'ancien militaire se retourne vers ses camarades de promo et dans un grand éclat de rire leur dit que
je ne suis pas un agent du nouveau régime envoyé pour les surveiller. La soirée s'est très bien terminée.
A la vodka. »
A 30 kilomètres de Wlodawa, au bord d'une route nationale, nous découvrons de petites barres en plein champ, toujours habitées : l'ancien kolkhoze polonais de Jana Mosty. Nous en avions raté deux dans les pays baltes soit parce qu'il faisait trop sombre pour les photos soit parce que nous étions déjà en retard à nos rendez-vous. Nous nous garons près des bâtiments agricoles. Au milieu de la cour trône un vieux tracto-pelle, une véritable pièce de musée de l'agriculture collectiviste. Je fais la connaissance de Jann qui quitte le site sur son vélo pour aller déjeuner. Je regrette de ne pas avoir d'interprète et lui fais comprendre que j'aime beaucoup cette antiquité au milieu de la cour. Il m'entraîne à l'intérieur de l'un des hangars. Je me dis que je vais entrer dans un nouveau musée privatif. Non, malheureusement. Jann est ravi de me montrer d'énormes machines agricoles : ensileuses et sulfateuses, me semble-t-il. Du matériel français et italien. Le kolkhoze est devenu une société privée sur 40 hectares pour la culture de céréales. Une seule installation a l'air d'être mise au service de la communauté : le poulailler.