Aujourd'hui, l'ancienne usine Sillmet de traitement de l'uranium a été en partie reprise par une société privée et civile pour
le traitement de minerais précieux utilisés dans l'électronique, l'informatique et la téléphonie mobile. Les tonnes de déchets
radioactifs ont été enfouies sous 15 mètres de béton. Ne restent plus en friche que des bâtiments annexes. Nous y accédons sans
problème car les barrières ne sont plus du tout infranchissables mais au contraire poreuses. Nous aurions peut être dû emporter
un compteur Geiger pour une petite mise en scène audio et photo mais nous n'y restons que le temps de quelques clichés !
Sillamae est le symbole de la russification de l'Estonie à l'époque de l'Union soviétique. Moscou y a envoyé des milliers
d'ingénieurs et d'ouvriers. Aujourd'hui, elle est aussi le symbole des difficultés d'intégration des minorités russes dans
les pays baltes.
Vladimir est un des témoins que nous cherchions : il est Russe et a été ingénieur à Sillmet.
Vêtu d'un élégant costume noir en velours, le jeune retraité de l'industrie nucléaire soviétique surveille ses petits-enfants
quand nous le rejoignons sur un banc du parc qui borde la rue Youri Gagarine. Vladimir est peu bavard, il nous rappelle Alexandre
en Lettonie : il appartient à la même génération, il a intégré la logique du secret défense après en avoir été nourri une bonne
partie de sa vie. Pris de légères quintes de toux au cours de la discussion, il explique aussitôt n'avoir aucun problème de santé,
comme pour éviter toute discussion sur les conséquences de l'exposition à la radioactivité et sur le nombre de cancers supérieur à la
moyenne dans la région. Il dit n'avoir jamais évoqué le passé avec ses enfants et petits-enfants. Sa plus jeune fille, âgée de 18
ans, arrive au cours de notre discussion. Son visage se ferme. On commençait tout juste à évoquer sa vie du temps de l'URSS.

Extrait sonore d'un entretien où les souvenirs sont bien enfouis
L'architecture de Sillamae est un plongeon dans l'histoire de l'Union soviétique, comme si ici le temps s'était arrêté au
début des années 90. Le centre ville « historique » avec ses belles villas néoclassiques fut édifié sur ordre de Staline pour
ses aventuriers de l'atome. Les portraits à la gloire des héros de l'URSS ont disparu des porches d'entrée mais la grande statue
en l'honneur des pionniers de la bombe A trône toujours sur l'esplanade avec vue sur la Baltique. L'urbanisme traduit bien les
strates de l'histoire politique et sociale. Les immeubles en brique blanche étaient destinés à loger les ouvriers et les soldats.
Puis dans les années 70-80 se sont multipliés les immeubles en béton construits à la va-vite, comme dans beaucoup de banlieues
européennes. Et comme ailleurs, ils ont mal vieilli.
Autant Vladimir préfère garder son passé pour lui, autant les souvenirs d'enfance de notre interprète Katrin galopent à la surface
à la vue des vieilles demeures staliniennes. C'est la deuxième fois seulement qu'elle vient ici depuis que Sillamae n'est plus une
cité interdite.

Extrait sonore : souvenirs d'enfance de Katrin Ménart le long de l'avenue principale de Sillamae
Bien que déclarée zone interdite aux non-citoyens, la très bien achalandée ville de Sillamae attirait les acheteurs. Les habitués réussissaient à s'infiltrer pour faire leur marché, comme le racontent Iéléna et Nathalia, originaires de la ville de Narva, à vingt kilomètres de là.

Extrait sonore : souvenirs de marché dans l'ancienne ville secrète
C'est le coup de cœur de notre passage en Estonie. Narva, à 250 km de la capitale estonienne Tallin et à 300 km
de Saint Petersbourg, est le poste-frontière entre Russie et Estonie. Bombardée en 1944, reconstruite tout en béton,
jamais vraiment entretenue. Figée. Grisâtre. Sauf si l'on passe sur le côté de la petite gare de chemin de fer, que
l'on contourne le mini bus vert pâle stationné là depuis une éternité. D'un seul coup, la lumière est filtrée, verte,
charmeuse. Une allée boisée mène à ce qui ressemble à un vieux campus universitaire avec des corps de bâtiments du 19ème
siècle en briques.
Je savais qu'il y avait des mines de schistes bitumeux à Narva, c'est pour cela que nous sommes venus, mais j'ignorais
qu'il y avait cette merveille de friche : une des plus grandes filatures d'Europe des 19 et 20ème siècle, en briquette rouge.
Elle s'est arrêtée de fonctionner il y a quelques années à l'issue d'une longue agonie, après avoir compté plus de 6000 ouvriers
dans les années 70-80. Le groupe privé propriétaire, Kreenholmi Manufaktuur, a fait construire un bâtiment moderne un peu plus
loin. On y fabrique encore des tissus très réputés, avec peu de salariés.
Qui pourrait aujourd'hui réhabiliter un tel joyau de l'architecture industrielle ? Nous ne sommes pas au cœur d'une grande
ville allemande ou à Londres dans les docks. Les milliardaires spéculateurs de l'immobilier ne sont pas dans les parages.
Pas de mécène, donc ni lofts ni artistes. Et l'Etat n'a déjà pas les moyens d'assurer le quotidien. La réhabilitation des
friches n'est pas près d'être à l'ordre du jour.
Jean-François, Katrin et moi sommes en train de refaire le monde de Narva quand nous débouchons sur les bords du lac Narvskoe,
à quelques centaines de mètres de notre friche fantasmagorique. Nous apercevons des dizaines de petits pontons où sont amarrées
quelques barques de pêcheurs. Les quais abritent des rangées de garages avec leurs portes colorées et numérotées. Une version
maritime des jardins ouvriers. Katrin découvre ce lieu en même temps que nous. Au moment de faire demi-tour devant un portail
orné de cinq étoiles, un de ces pêcheurs du dimanche sort sur son vélo, une canne à pêche et une cagette sur le porte-bagages.
Comme l'homme regarde notre énorme camping-car en souriant, je lui fais signe pour savoir si l'on peut prendre une photo.
Il croit visiblement que je le salue d'un signe de la main. Il me répond : un bras cassé, le poing en l'air. Le signe de
l'internationale, camarade. J'ai envie de descendre, de le suivre sur son ponton et de rester planté à côté de lui. D'attendre
que ça morde et qu'il me raconte son monde à lui.
Depuis l'indépendance de l'Estonie en 1991, la zone de pêche de Narvskoe s'est réduite à une simple bande littorale. 90% des eaux du
lac sont russes. D'où l'état de vétusté des pontons et des petits garages dont certains n'ont plus de toiture.
Direction Visaginas, Lituanie. Début de la grande descente vers la Bulgarie.