Nous arrivons face à une ancienne usine chimique et textile, qui couvre des milliers de
mètres carrés sur plusieurs étages. En 1989, 6000 ouvriers travaillaient sur le site.
En quelques années, le site périclite. Les repreneurs se succèdent. Les machines déménagent
vers l'Asie. Il ne reste que quelques centaines d'ouvriers et ingénieurs chimistes à la
fin des années 90. L'usine ferme en 2000. Aujourd'hui « c'est à louer si ça vous intéresse »
nous indique Serguei, employé de la société qui gère l'ensemble de la zone industrielle.
Une partie des bâtiments n'a pas encore été totalement désossée. Il reste même de vieilles
affiches de consignes de sécurité écrites en russe ! A la lecture de l'une d'elles,
notre traducteur, Andrei, se marre : « Quand vous buvez [de la vodka], ne buvez pas
les installations électriques ». Humour soviétique.
Au troisième étage, un couloir, une chaufferie ou du moins ce qu'il en reste,
des anciennes salles réservées à la maintenance des téléphones internes ou aux
tests des bobines de fils à chaussettes.
Extrait sonore, défrichage audio lors d'une déambulation au troisième étage
Au cours de la visite, Serguei et Andrei nous racontent que quand ils étaient enfants, ils voyaient les feuilles des arbres de la forêt toute proche changer de couleur toutes les semaines, sous l'effet des rejets de l'usine. Au moment de partir, Serguei nous demande si nous pouvons prendre une photo d'Andrei, de lui et de sa petite amie devant sa voiture que nous n'avions pas vue en arrivant. Une américaine des années 70-80 ? « Non, non russe », souligne Serguei qui lâche alors que ce sont ses parents qui la lui ont prêtée et qu'ils ont installé chez eux tout un musée privé avec des objets d'époque USSR. Good morning Lénine ! Un rapide coup de fil et nous obtenons leur accord. « C'est la première fois qu'ils vont voir débarquer des journalistes ».
Mais avant de découvrir la caverne d'Ali Baba au pays des soviets, nous avons rendez-vous
dans une usine toute proche avec Oksana, jeune Lettone qui travaille pour une filiale française
spécialisée dans les câbles électriques. Ses parents ont travaillé durant 35 années dans
l'usine chimique et textile. Ils sont originaires de Léningrad, aujourd'hui Saint-Petersbourg.
Elle, Nina, était ingénieur chimiste et a été mutée en Lettonie en 1963. Lui, Alexandre, a
abandonné sa carrière d'haltérophile pour la suivre et s'est retrouvé ouvrier machiniste
dans les bas fonds de l'usine. Ils nous attendent dans leur toute petite datcha à quelques
kilomètres de Daugavpils. L'achat de leur vie, fin 1999, quand ils ont été licenciés, parce
que l'usine a fermé définitivement ses portes. Dans la cuisine, une belle et vieille cuisinière
en fonte vert fané. Dans le séjour un poste radio VEF, l'une des deux grandes marques de hifi
lettones des années 70. Pas d'autre signe du passé, rien de politique. Juste un petit drapeau
russe bleu et rouge au-dessus de la cheminée.
Pour eux, la vie à Daugavpils était difficile avant 1989. Mais ce n'est pas mieux aujourd'hui.
C'est Nina qui parle, volubile. Elle raconte sans problème qu'elle était membre du Parti Communiste.
Lui, au bout d'un long silence, finit par dire en soupirant que non, il n'a jamais pris sa
carte... et en souriant qu'il pensait à l'époque qu'il ne le méritait pas !

Extrait sonore de Nina et Alexandre, ex-ouvriers soviétiques
A la fin de l'entretien, Oksana nous fait monter à l'étage pour écouter des disques des années 90 en russe; mais le vieux tourne-disques 33 tours est fatigué et la prise électrique risque le court-jus. Tant pis pour l'illustration audio du reportage. Entre temps sa maman nous a cuisiné des raviolis maison avec de la crème fraîche sur un léger court bouillon. Impossible de refuser même si ce n'est que l'heure du goûter !
Dans le jardin des parents de Serguei nous découvrons quatre vieilles cabines téléphoniques
récupérées sur « notre » friche du jour. Version russe des cabines rouges d'Outre-manche,
copies presque conformes mais bleues et grises, elles servent d'abri pour le bois de cheminée.
Ce ne sont pas les seules imitations de marques et modèles de l'Ouest : la famille nous montre,
dans son grenier éclairé par deux petits projecteurs jaunes, une série de motos imitation
BMW et de scooters imitation Piaggio.
Pro les proprios, jusque dans leur chambre à coucher à l'étage. Au pied du lit, une
auto-mitrailleuse dirigée vers la fenêtre. Et quand le père attrape ses deux statuettes
sur le rebord du pilier au milieu du Stalinodrome, il y a comme un malaise. Il a servi
six ans dans l'armée rouge, son frère a servi en Afghanistan (et est revenu vivant).
Il est fier de nous montrer les deux belles pièces qui l'accompagnent dans ses douces
nuits lettones : un mini Staline et un mini Hitler. Souriez pour la photo. « ça fait
partie de l'histoire, c'est pour ça qu'on a récupéré tout ça ». Oui mais
encore ? Pas de réponse. C'est jack polpote ! Nous hallucinons de découvrir l'œuvre
complète de Lénine entre la selle et le guidon d'un scooter, des portraits en aluminium
des deux grandes figures de l'histoire de l'URSS. « Au début des années 90, on ramassait
ces objets sur les trottoirs, les voitures russes ne coûtaient rien, les gens voulaient
des voitures neuves de l'Ouest. Aujourd'hui ce serait impossible, trop cher ! ».
Les photos de jeunesse du propriétaire des lieux le montrent en militaire avec sa
belle matraque. Et pour la pause cliché devant une superbe voiture de police lettonne
de collection, Monsieur et Madame attrapent leurs belles casquettes de l'armée rouge
sans même que nous le leur ayons suggéré. Pas besoin.
Visite en images de l'ancien entrepôt de l'armée rouge transformé en maison-musée