Nous avons rendez-vous avec Uwe Ferber mais nous ignorons que ce jour-là n'est pas tout à fait
comme les autres. Le lendemain étant un jour férié, les autoroutes vers l'Est sont prises d'assaut.
Les Allemands originaires de l'Est qui travaillent à l'Ouest reviennent dans leur famille.
Une tradition instaurée au début des années 90... L'autre tradition, plus ancienne et tout aussi
bien respectée à l'Est, c'est que ce jour-là on part seul ou avec des amis dans un bois, une forêt,
un jardin ouvrier avec une caisse de bières... que l'on vide.
L'autoroute est bel et bien bouchée. Nous arrivons avec plus de 3 heures de retard ! Entre temps
Uwe Ferber nous a donné rendez-vous dans un ancien cinéma réhabilité en café culturel avec une
salle de spectacle derrière une immense porte en bois massif.
Notre premier hôte nous fait un rapide cour magistral sur les trois grandes catégories de friches.
Il utilise le dessous de verre en carton de sa bière blonde pour schématiser. Catégorie A, les plus
belles friches, souvent d'anciennes industries du 19 ème siècle en pierre et non polluées.
Elles font l'objet de convoitises de fonds privés parfois douteux et sont le théâtre d'enjeux
fonciers qui retardent souvent leur réhabilitation. Catégorie B, les anciennes usines ou
administrations moins bien situées dans les centres-villes, moins intéressantes au niveau
architectural et nécessitant une stratégie publique d'investissement parfois en partenariat
avec le privé. Catégorie C : la pire évidemment. Ex-usine polluée, mal située dans des villes
sinistrées. Là, seule une volonté politique hors du commun peut sauver les sites.
« Psychologiquement en Europe de l'Est, les gens refusent la planification parce
qu'ils pensent que la planification c'est du socialisme et que c'est mal. Ça leur
pose un problème mental .
Cet ancien étudiant lillois cite en exemple ce qui s'est passé dans le Nord de la France
et en Allemagne, où les projets ont pu aboutir parce que l'Etat et les collectivités sont
intervenus sur le foncier, ont interdit des développements en dehors des villes, ont permis
des réhabilitations heureuses. « Avec plus ou moins de succès mais on a eu des fonds
structurels avec des interventions, des stratégies ». Autrement dit, on a réussi à contrôler
les friches A, on a eu des subventions pour les B et a minima des projets pour les C.
« Et c'est ce qui manque complètement dans les pays de l'Est, surtout en Pologne et dans
les pays baltes ».
Comment sont perçues normes et planifications ? « 80 % des personnes qui font de la planification
en Allemagne de l'Est viennent de l'Ouest ! On est vu comme des colonialistes. Mais en Pologne
ou République tchèque ce n'est pas ça le problème , il n'y a pas ce phénomène Est/Ouest.
C'est plutôt une affaire d'ancienne génération. Ce n'est plus le cas avec les moins de 30
ans.[...] Sur le plan spatial il faut vraiment une approche cohérente pour les villes et
surtout pour les friches car c'est le symbole d'un échec. Echec pour le nouveau système
politique et économique, ce qui donne beaucoup d'arguments à tous ceux qui étaient pour
l'ancien système. Ces derniers temps il m'est arrivé d'entendre dire : « regardez on avait
nos usines, de l'argent, du travail, on était content il y a 20 ans et là maintenant il y
a ces friches et on est pauvre ».
Nous allons en effet l'entendre à de nombreuses reprises au cours de notre traversée de
cette partie de l'Union Européenne qui appartenait au bloc de l'Est.
Vers minuit, Uwe ferber nous emmène découvrir les quartiers du centre qui ont bénéficié
d'un sérieux lifting. Adieu les clichés des villes de l'ex-RDA grises, au trop lourd passé
industriel. Nous avons sous les yeux le résultat des investissements allemands et internationaux,
publics et privés. Une ancienne usine textile en pierre rouge au bord d'un canal, rachetée
par une milliardaire canadienne et transformée en appartements et en lofts. Pour les amateurs
du genre, c'est à couper le souffle.
Un peu plus loin du centre ville, une autre ancienne usine textile, immense. Au début des
années 90, c'était un squat d'artistes. Les artistes ont fini par être soutenus par l'Etat,
qui a rénové le site. C'est devenu un centre de création artistique, un quartier d'affaires...
culturelles avec encore des lofts. Ultrabranché.
Mais bien que les plus belles friches aient été rénovées, que les canaux aient été dépollués
et qu'on flâne en canoë le week-end, Leipzig n'attire pas les foules. La population, après
avoir chuté de 30 % dans les années 90, s'est à peine stabilisée. Pour renverser la tendance,
il faudrait de nouveaux gros employeurs dans la région. Ce n'est pas le cas.
Et il y a encore plusieurs centaines d'hectares de friches ! Près de la gare, et dans la
grande banlieue où nous nous sommes égarés le lendemain matin avant de retrouver Uwe ferber
pour une deuxième visite, cette fois à 25 Km de Leipzig.
La route que nous prenons menait il y a 20 ans directement au cœur de l'industrie du
charbon est-allemand. Des cheminées avec leurs fumées bien noires, des mines à ciel
ouvert, des usines de briqueterie de lignite utilisée pour le chauffage.
Aujourd'hui, ce sont des champs à perte de vue et des lacs (bientôt reliés entre eux)
qui ont remplacé les mines. On y pratique des sports nautiques et on s'y baigne. Il ne
reste plus qu'une centrale thermique, une mine à ciel ouvert, et une ancienne briqueterie
de lignite. Une friche sauvée de justesse par une association dont fait justement partie
Uwe Ferber. L'association a racheté un bâtiment et se bat pour faire respecter l'architecture
originelle au propriétaire du reste du site, un promoteur immobilier. Un «co-propriétaire»
qui a déjà transformé une aile du bâtiment principal en appartements.

Extrait sonore d'une visite guidée et historique de l'ancienne briqueterie de lignites
Uwe Ferber évoque ces immenses plaies du bloc provoquées par la chute du mur et la révolution industrielle accélérée qu'elle a entraînée.

Extrait sonore sur cette révolution industrielle
Direction le premier lac, créé sur les restes d'une mine de charbon à ciel ouvert
datant des années 50. Quelques caravanes et une maison, le « Moteur club de la lignite ».
Une dame nous renvoie sur le patron du site. Herber, la casquette de capitaine vissée sur
la tête, la soixantaine bien tassée. Ancien cadre (du parti ?) au sein des usines de lignite.
Il revient du mini-débarcadère où stationnent quatre bateaux pour la pêche et le ski nautique.
Il nous montre aussi un petit bateau blanc, entretenu comme une pièce de musée. « Avant 1989,
il y avait 5 bateaux comme celui-là pour le collectif, pour tous les mineurs du coin (...) et
aujourd'hui au club il n'y a que 50 membres qui ont les moyens d'en profiter ».
Extrait sonore sur le ponton du motor club de la lignite
Petite photo clichée d'Herber sur son bateau « DDR »(RDA, en allemand) et retour express à Leipzig pour un déjeuner dans un restaurant à l'entrée d'un parc de jardins ouvriers. Installé à une table voisine, un couple, la soixantaine. Ni l'un ni l'autre n'étaient ouvriers avant 89. Lui est un ex-champion d'Europe de judo, devenu entraîneur national pour la RDA, elle travaillait dans l'administration. Il n'a jamais voulu quitter le pays alors qu'il se rendait à l'ouest, fréquemment, « pour battre les Français ». Il souhaite garder l'anonymat, ne veut pas trop parler, méfiant. L'échange ne dure pas longtemps. Je ne lui parle pas dopage. Sur le coup, j'oublie que les meilleurs laboratoires de conception de produits dopants se trouvaient à Leipzig, dans un recoin de l'université. Son épouse n'a pas participé aux manifestations du Lundi à partir du mois de mai 89 car elle devait garder sa fille. « Je les voyais depuis ma terrasse ». Ils ne regrettent « évidemment » pas cette période importante de leur vie mais ils y repensent souvent. « Les films sur cette époque sont en-dessous de la réalité ». Leur fils a été arrêté par la Stasi. Ils n'expliquent pas pourquoi. Le couple a changé la décoration de l'appartement il y a deux ans, jeté les derniers objets liés à la RDA. « Vous n'avez rien gardé ? Non ! ».

Extrait sonore de l'entretien où l'ancien judoka raconte qu'il n'a jamais voulu passer à l'Ouest