Tout comme Wlodawa en Pologne, Pernik est à l'origine de mon périple. J'y étais passé par
erreur en juin 2008, au détour d'une série de reportages en Bulgarie. Mon interprète s'était
trompée de route et nous étions tombés sur cet immense cimetière industriel qu'est Pernik.
Une vision dantesque depuis la nationale. Derrière les anciennes usines, les quartiers construits
avec l'essor de l'industrie lourde bulgare, dans les années 60-70, partent tous en lambeau.
Les anciens ouvriers sont devenus propriétaires mais une grande partie d'entre eux ne peuvent
plus payer le chauffage et se font saisir leurs radiateurs. Les charges de copropriété, la
rénovation des façades, l'isolation... sont aux oubliettes.
J'avais poussé jusqu'au centre ville, j'y avais vu son immense parvis typique de l'époque
bulgaro-stalinienne tout près duquel se dresse un grand bâtiment avec en façade une inscription
à la gloire des camarades mineurs. En buvant un café j'avais rencontré une jeune retraitée, la
cigarette aux lèvres, attablée avec son fils. Elle m'avait brièvement résumé sa vie d'ex-ouvrière
des aciéries de Pernik, son licenciement en 1990, sa conversion comme employée de l'hôpital de la
ville et puis sa retraite équivalente à 60 euros par mois. Elle disait survivre grâce à son fils
qui habitait chez elle et au petit potager planté autour de sa maison.
Le décor est aujourd'hui un peu moins misérable. Plusieurs petits chantiers ont démarré simultanément
ces derniers mois : la route défoncée qui mène à la dernière usine sidérurgique de la ville est en
cours de réfection, des carrefours vers le centre ville sont aménagés, des trottoirs sont refaits.
Sans doute faut-il y voir la patte du président bulgare actuel, Gueorgui Parvanov, originaire de
Pernik. C'est ici aussi qu'était né le premier dirigeant communiste après la seconde guerre mondiale,
Gueorgui Dimitrov. Sa statue n'a d'ailleurs pas été enlevée, seulement déplacée dans le parc qui
domine la ville.
Au cours de notre périple, il a souvent été facile de rentrer dans les friches industrielles que nous avions ciblées, y compris celles où nous n'avions aucune autorisation. Je pensais qu'au vu de l'étendue de la zone de Pernik, il nous serait aisé de nous y faufiler. Raté. Nous avons beau tourner, emprunter des chemins de terre cahoteux, nous nous heurtons à des barrières infranchissables, parfois même surmontées de barbelés et de caméras.
Les immenses bâtiments avec leurs vieux murs ne sont que des verrous tout rouillés et personne
n'est là pour sortir une clé de sa poche, à la différence de Miskolc en Hongrie.
C'est une société grecque qui a racheté la dernière usine de fabrication de l'acier. Elle
possède aux alentours plusieurs hectares de bâtiments aux vitres cassées, aux tuyauteries
éventrées. D'autres entreprises sous-traitantes comme Air liquide sont également venues
s'implanter là ces dernières années. La vision que nous avions depuis la route nationale,
celle d'un no man's land, est finalement assez trompeuse.
Nous nous rendons devant l'entrée principale de l'usine sidérurgique avec Fidanka Lazarova,
professeur au lycée bilingue (bulgare et français) de Pernik. Ses parents et sa sœur ont
effectué leur carrière juste à côté des hauts fourneaux, dans une usine aujourd'hui fermée
et en friche.
L'allée qui mène au grand portail accueille toute une ribambelle de petites échoppes en bois
et en tôle. Elles sont apparues au milieu des années 90 car avant 1989, les seuls magasins
bien achalandés se trouvaient à l'intérieur de l'usine. Nous tombons sur la une de SEGA au
kiosque à journaux. Ce journal, le principal quotidien bulgare, titre sur les 300 000 Bulgares
qui reconnaissent avoir payé des pots de vins à des fonctionnaires, au fisc, dans les municipalités,
les hôpitaux etc. SEGA estime que plus d'un million de Bulgares (sur huit) seraient concernés !
En empruntant un petit chemin piétonnier au milieu de la zone industrielle, nous croisons un
vieux monsieur traînant tant bien que mal un poteau en fer dont la base est une boule de béton
armé. Ce qui fut un panneau de signalisation a sans aucun doute été arraché pour être revendu
au poids avant d'être fondu et réutilisé sous une autre forme.

Extrait sonore : visite dans la zone industrielle de Pernik avec Fidanka Lazarova
Il n'est pas difficile de trouver des retraités dans les quartiers à proximité des usines désaffectées de Pernik... Natacha est partie à la retraite il y a 11 ans. A la fin des années 80, elle était détachée à plein temps pour le syndicat de son usine. Elle affirme avoir toujours voté depuis le changement de gouvernement en 1989. Mais sans grand enthousiasme : elle ne juge pas la démocratie bulgare très différente de ce qui se passait sous le régime communiste à l'époque du bloc de l'Est.
Extrait sonore de Natacha, ancienne syndicaliste désabusée
Nous débouchons dans l'enceinte du lycée bilingue de Pernik, où des collègues de Fidanka
Lazarova ont accepté de discuter de la révolution de 1989 à Pernik. Toutes ont grandi ici
avant d'aller étudier à Sofia et de revenir, toutes ont des frères, des sœurs, des parents,
anciens mineurs ou métallos. L'une d'elles raconte son enfance heureuse, à quelques kilomètres,
au milieu des collines, dans un petit village où l'on ne manquait de rien. Avant de devenir
enseignante, elle a travaillé en 1989 dans un atelier tout neuf avec 300 jeunes collègues.
Et puis en quelques semaines, dès janvier 1990, le nombre de salariés dans l'atelier a été
divisé par deux. La jeune femme a bénéficié d'une loi protégeant les femmes enceintes.
Ses grossesses lui ont donné droit à quatre années de congés maternité avant qu'elle ne
trouve un poste dans l'enseignement.
Deux de ses collègues plus âgées ont des souvenirs moins roses. Elles racontent les problèmes
de leurs maris, de leurs amis. Des incidents presque banals, consécutifs à la nature du régime
en place. Dans la décennie qui a précédé la révolution, il leur semble pourtant que le pouvoir
à Sofia avait commencé à moins remplir les prisons de rebelles ou de citoyens un peu hors-normes.
Leur avis est tranché : la situation actuelle de Pernik est l'héritage direct de l'ancienne
dictature bulgare.

Extraits de la table ronde
En repartant nous échangeons rapidement avec des lycéens bulgares. Pour eux, la page est tournée depuis bien longtemps. Ils ne sont pas allés voir les derniers grands films allemands et roumains qui traitent de la vie quotidienne dans le bloc de l'Est. Des documentaires bulgares existent sur le sujet mais ces jeunes n'ont pas l'air de se sentir concernés. Ils ont beau avoir grandi au milieu des friches, le mur, pour eux, c'est du passé.